Ils n'ont pu accéder à ces structures plus "normalisatrices"
que sont les CAT et l'âge adulte semblerait hypothéquer
lourdement les possibilités d'évolution et plus encore,
laisser planer l'ombre de la "régression" tant
redoutée. Sur le plan des handicaps
et pathologies, leur état est marqué chez la plupart
par d'étroites intrications entre des atteintes neurologiques
très précoces, ayant entraîné des déficiences
mentales profondes, et des troubles massifs de l'identité,
souvent sur des versants autistiques ou psychotiques. S'ajoutent
parfois à ces tableaux cliniques très déficitaires
des incapacités motrices et des altérations sensorielles.
Leur état de santé est, pour certains, assez précaire.
C'est ainsi que l'on a beaucoup de difficulté à les
"étiqueter" dans des repères nosographiques
précis, d'ailleurs le faut-il ?
Les repérages habituels
entre la "maladie" et le "handicap" sont aussi
désorganisés en ce qui les concerne. Si leur accueil
en MAS, établissement médico-social, les classe
bien dans le champ du "handicap", il n'en restent pas
moins, pour beaucoup, porteur de souffrances physiques et surtout
psychiques qui, si elles sont chronicisées, n'en restent
pas moins actives. En effet, si la loi précise que les
MAS doivent accueillir de personnes ne présentant pas "de
troubles psychiatriques dominants" que dire alors de ces
symptômes très fréquemment observés
en MAS que sont les incessantes stéréotypies, les
conduites d'auto-agressivité et d'hétéro-agressivité,
les crises clastiques, témoins d'angoisses archaïques
ou de troubles corporels douloureux.
Où se situe pour eux la distinction entre la limitation
de l'autonomie qui est de l'ordre du "handicap" et la
souffrance qui renvoie plutôt à la "maladie".
Ce dernier aspect est souvent dénié car derrière
la notion de "maladie mentale" reste certainement encore
très présente l'image de la "folie".
Leur
prise en charge va donc confronter les équipes professionnelles
à cette complexité.
On sait maintenant que l'on ne peut les accueillir en MAS
dans une seule perspective de "gardiennage", fut-il
de qualité sur le plan hôtelier, sans rapidement
éprouver les effets mortifères de ces lourdes
pathologies. La seule convivialité du "vivre avec",
si elle est bien sûr nécessaire pour développer
autour d'eux un climat d'humanité partagée,
ne saurait suffire pour étayer un accompagnement aux
longs cours pour ces résidents.
Il est donc nécessaire d'élaborer un projet
institutionnel solidement ancré sur des bases professionnelles
reconnues et éprouvées. Parmi ces repères
qui peuvent guider l'action auprès de ces résidents,
il en est deux que l'on connaît bien dans le médico-social
: l'éducatif et le soin. |
 |
Alors : - faut-il les "éduquer"
comme l'induit la notion de handicap et déployer avec eux
un accompagnement tourné vers l'acquisition de l'autonomie,
la socialisation, la poursuite et le développement des
apprentissages, poursuivant en cela les démarches qui ont
souvent été mises en oeuvre dans les IME ?
- faut-il les "soigner" pour tenter d'atténuer
leurs souffrances et leur prodiguer une prise en charge orientée
vers la protection, la contenance, les soins du corps, la prévention
des angoisses, les démarches psychothérapeutiques
comme cela se pratique habituellement dans les lieux de soins
psychiatriques ?
Les deux bien sûr, mais
l'on observe souvent un antagonisme entre ces deux démarches
alors qu'elles sont complémentaires. "Prendre soin"
de ces personnes en grande fragilité de vie n'exclut pas,
bien au contraire, de les inscrire dans une humanité partagée
avec le monde et les autres.
En ce sens, le "thérapeutique" et "l'éducatif"
ne sont que les deux faces, l'une plutôt tournée
vers le dedans (le corps, les émotions, les pensées...),
l'autre plutôt tournée vers le dehors (les autres,
les choses) d'un seul et même projet d'accompagnement.
Seulement, il faut faire vivre ces projets de manière individualisée,
c'est-à-dire que pour certains résidents autistes
ou psychotiques, il faut accepter d'être dans des démarches
thérapeutiques, avec ce que cela comporte de rigueur, et
parfois de contraintes, qui peuvent aller à l'encontre
de projets par trop éducatifs, voire "normalisateurs".
Si la survenue de troubles massifs et trop envahissants demande
à être traitée dans ou avec des structures
psychiatriques, ce recours s'avère souvent difficile car
les évolutions de leur missions de santé publique
n'intègrent plus forcément ce type de pathologies
mentales déficitaires. Pour que les MAS puissent remplir
ces tâches thérapeutiques auprès de ces personnes
, cela nécessite bien sûr des formations, des outils
cliniques et théoriques efficaces et des praticiens à
même d'accompagner et de soutenir les équipes. Le
manque actuel de médecins psychiatres est problématique,
de nombreux établissements médico-sociaux n'en disposent
plus, ou alors ce ne sont que quelques vacations trop courtes
pour soutenir les équipes aux prises avec des troubles
souvent importants.
Pour d'autres résidents,
souvent de structures plutôt déficitaires, il faudra
bien sûr développer des stimulations, des projets
d'ouverture vers l'extérieur, des apprentissages car l'âge
adulte n'est absolument pas un obstacle aux acquisitions. Ici,
les outils pédagogiques (et ils demanderaient à
être développés pour ce type de résidents),
les actions de socialisation organisées et structurées
seront d'une réelle utilité pour aider ces personnes
à prendre leur place dans le monde.
La complexité vient certainement du fait que pour chaque
résident, il convient de "doser" au plus près
de ses besoins ces deux approches et envisager que pour une même
personne, son parcours de vie puisse alterner, ou mixer, des phases
plus thérapeutiques et des phases plus éducatives.
Un investissement
professionnel de grande qualité
Une autre difficulté pour
élaborer l'accompagnement des résidents en MAS tient
certainement au fait que l'essentiel de leur prise en charge s'organise
dans le cadre de la vie quotidienne, espace souvent peu valorisé
et peu professionnalisé. Il est vrai que dans la vie quotidienne,
on y fait des choses apparemment banales : manger, dormir, s'habiller,
se laver, se promener, ne rien faire...
Pourtant, compte-tenu des troubles massifs dont souffrent ces
résidents, ces actes qui sont tellement simples pour nous
se révèlent souvent d'une extrême difficulté,
soit en raison de leur caractère fortement anxiogène
(manger par exemple pour une personne psychotique) ou en raison
des déficiences et incapacités qui peuvent présenter
des risques pour eux (manger par exemple pour une personne polyhandicapée).
La vie quotidienne demande donc un investissement professionnel
de grande qualité car c'est là que se jouent principalement,
dans les gestes les plus simples, les actions thérapeutiques
et/ou éducatives majeures.
Si, dans des modèles éducatifs
ou thérapeutiques habituels, ce sont souvent les "activités"
qui sont valorisées, elles se révèlent toujours
très difficiles à mettre en uvre en MAS et
suscitent déception et dévalorisation car souvent
"elles ne marchent pas" c'est-à-dire que l'illusion
qui préside à ces tentatives d'échapper à
un quotidien trop pesant se heurte aux dures réalités
des handicaps et pathologies. Dans un registre défensif,
on observe souvent une sur-valorisation des "activités",
un "activisme" un peu maniaque qui aide certainement
à lutter contre les éléments dépressifs
qui envahissent les équipes au contact de ces résidents.
Il n'est donc pas facile de penser
et de faire vivre un projet pour ces résidents tant ils
nous confrontent à un univers complexe, souvent déroutant
et angoissant.
La permanence d'un projet pour eux repose donc sur des équipes
professionnelles suffisamment motivées, formées
et compétentes. Cette permanence leur est absolument nécessaire
en raison de leurs états physiques et psychiques très
précaires et suppose un engagement sur des durées
très longues. C'est là que réside une des
principales difficultés pour les MAS : comment soutenir
le travail des équipes, les accompagner et les aider dans
cette tâche alors que la confrontation durable avec la dépendance,
les difficultés de communication, l'archaïque des
comportements... produit ce que l'on connaît bien maintenant
: "l'épuisement professionnel" ou "burn
out" ?
Ce malaise se manifeste souvent par une multiplication des arrêts
maladie. Mais d'autres phénomènes peuvent aussi
évoquer cette usure professionnelle tels que des conflits
dans les équipes, des rigidités excessives, des
replis sur des revendications matérielles, des oublis et
même des conduites maltraitantes.
Il semble que la principale problématique soit d'essence
narcissique : "qui suis-je pour le résident ?"
"quelle est mon utilité ?"
Recherche d'équilibres
| S'il
faut "prendre soin" des résidents en MAS,
il faut aussi prendre soin des équipes qui les accompagnent
et notamment restaurer chez elles le SENS de leur travail,
sens qui s'érode et se dilue de manière continue. |
 |
Il est nécessaire tout d'abord de valoriser le "travail
invisible" que constituent les gestes de la vie quotidienne
et de favoriser chez les professionnels le sens de l'observation
de ces "petits riens" qui tissent jour après
jour la trame sur laquelle les résident peuvent tenter
d'inscrire leur propre présence.
Il est également indispensable que les mouvements émotionnels
et affectifs des professionnels vis-à-vis des résidents
trouvent des lieux d'expression et notamment les mouvements
négatifs empreints de découragement, d'agressivité,
de rejet. Ces affects, exacerbés par la proximité
avec ces résidents aux comportement souvent archaïques,
sont inévitables et souvent, à trop vouloir
les masquer ou les dénier, ils risquent de revenir
dans les pratiques sous des formes plus ou moins maltraitantes. |
Dans ce soutien institutionnel
des équipes, il faut aussi promouvoir le travail théorique
comme outil pour aider à donner du sens aux conduites des
résidents. C'est bien sûr l'utilité des formations
initiales sensées donner des équipements conceptuels
de base pour un travail où le "bon sens"
et les qualités "naturelles" trouvent
rapidement leurs limites. Le rôle de l'encadrement, et plus
particulièrement des psychiatres et psychologues, est particulièrement
marquant dans ces démarches où il s'agit de se mettre
collectivement en situation de recherche clinique et théorique.
La formation devient alors une exigence permanente pour ne pas
cesser de "penser" et lutter ainsi contre ces mécanismes
institutionnels, comme ce que l'on nomme la "routine",
qui laminent peu à peu la créativité des
professionnels.
Le travail en MAS confronte les
professionnels, quelles que soient leurs qualifications, à
des injonctions qui peuvent paraître contradictoires et
qui obligent en permanence à trouver des équilibres:
équilibre entre le "lieu de vie" et le
"lieu de soins", équilibre entre des approches
"thérapeutiques" et des approches "éducatives",
équilibre entre la "vie quotidienne" et
les "activités", équilibre enfin
entre un "dedans" de l'institution protecteur
et contenant et un "dehors" stimulant et socialisant.
Cette recherche d'équilibres,
certes toujours précaires et fragiles, oblige à
une dynamique de travail qui peut donner des MAS une autre image
que celle d'une inéluctable défectologie. L'accompagnement
des résidents demande donc de se mettre en situation de
recherche active et dynamique.
(1) Auteur de "Équipes
éducatives et soignantes en Maison d'Accueil Spécialisée",
Matrice, 1996 ; "Travailler en MAS", Erès, 2002.