Simone Korff-SausseEnfance : le droit à la ressemblance |
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" Accepter
l'enfant handicapé avec sa différence est une chose,
mais l'accepter dans sa ressemblance en est une autre. " |
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Approche psychanalytique
avec Simone Korff-Sausse, |
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Jusqu'à présent, les spécialistes se sont très peu intéressés à la vie psychique des personnes handicapées d'une manière générale, et de l'enfant handicapé en particulier. La plupart des publications sur l'enfant handicapé sont consacrées aux dysfonctionnements spécifiques liés au handicap et non pas à la manière dont il vit sa déficience. Il est objet d'étude, d'analyses et de commentaires, mais on n'envisage pas qu'il aurait un savoir sur lui-même. On parle de l'enfant, on ne donne jamais la parole à l'enfant. Et pourtant, je ferai l'hypothèse que tout enfant, aussi démuni soit-il sur le plan de ses moyens langagiers et intellectuels, a quelque chose à exprimer quant à sa situation, ou en d'autres termes sa position subjective. Tout enfant est porteur de questions, même s'il ne peut les exprimer que de manière insuffisante ou détournée. Qui suis-je? Pourquoi suis-je différent des autres? Est-ce que vous m'aimez tel que je suis? Encore faut-il qu'il y ait un adulte qui accepte d'être un interlocuteur pour entendre ces questions, sachant qu'il ne pourra y apporter des réponses. Or voilà le problème: face aux questions extrêmement troublantes que soulève le handicap, qui sont des questions sans réponse, les adultes se sentent démunis, car ils sont mis en échec dans leur vocation thérapeutique ou leur compétence professionnelle. Si la situation est rarement envisagée du point de vue de l'enfant lui- même, il y a à cela plusieurs raisons. Historiquement, la psychopathologie de l'enfant a été décrite et traitée beaucoup plus tardivement que celle de l'adulte. D'autre part, les adultes ont tendance à s'identifier aux parents plutôt qu'à l'enfant, surtout si cet enfant est très démuni dans ses capacités de pensée et d'expression, et davantage encore lorsqu'il s'agit d'un enfant anormal. Cet enfant, atteint dans son intégrité, nous envoie une image dans laquelle nous avons peur de nous reconnaître. Cet enfant est porteur d'une telle souffrance que nous préférons penser qu'il n'en est pas conscient et imaginer qu'il n'a pas les capacités intellectuelles de penser la situation qui est la sienne. Cet enfant est marqué par une telle étrangeté, qu'il risque de ne rencontrer qu'un miroir brisé*, qui le renvoie aux confins de ce qui est considéré comme humain. L'image qui lui est sans cesse renvoyée est d'avoir quelque chose en moins, d'être le lieu d'un manque et l'objet d'une réparation impossible. Mais surtout, l'absence de langage et d'autonomie, considérés comme caractéristiques proprement humaines, sont une telle atteinte à l'image d'intégrité humaine, qu'il suscite souvent un sentiment d'inquiétante étrangeté. Le devenir psychique de l'enfant Un autre obstacle est celui lié au caractère irrémédiable du handicap. L'espace psychique est massivement envahi par les problèmes liés à la factualité si pesante de la symptomatologie. Les problèmes de la vie quotidienne prennent une telle place que, dans beaucoup de cas, on observe une accumulation de consultations et de rééducations, mais ni écoute, ni prise en compte réelle de l'impact du handicap sur la vie psychique de chacun des membres de la famille. Ce n'est pas parce que le handicap est une réalité irréversible et inscrite dans le registre biologique, qu'il détermine pour autant tout le devenir psychique de l'enfant. Il faut sortir d'une conception clivée de l'organique et du psychique, qui s'appuie sur une image schématique et erronée du modèle biologique, afin d'inaugurer des passages qui rétablissent les potentialités évolutives dans un jeu d'interactions dynamiques entre les données biologiques et le devenir psychique. Le handicap d'un enfant fait l'effet d'un tremblement de terre ou de l'explosion d'une bombe, qui entraînent des réactions en chaîne : bouleversement de tout le réseau relationnel à l'intérieur de la famille, retentissement sur l'équilibre psychique de chaque membre du groupe familial (les parents, mais aussi les frères et 1es surs, les grands-parents, les oncles et tantes...). Les ondes de ce choc traversent les générations. L'arrivée d'un enfant handicapé provoque aussi un changement de l'ambiance familiale, souvent même des conditions matérielles (mère qui s'arrête de travailler, déménagement pour se rapprocher d'un centre spécialisé...). En retour, ces modifications vont jouer sur la relation qui s'élabore avec l'enfant handicapé. A la différence de ses parents, l'enfant lui-même a toujours vécu avec le handicap et n'a pas connu ce moment traumatisant où tout bascule. Mais il va en subir les répercussions, car c'est à travers les interactions fantasmatiques avec eux que l'enfant va intégrer cette blessure et qu'il prendra conscience de son handicap. Il doit faire face non seulement à son handicap, mais encore à l'angoisse qu'il suscite chez les parents. En ce sens, on peut dire que l'enfant handicapé est atteint d'une double blessure. D'une part, son handicap est la cause de frustrations et de limitations nombreuses : naissance catastrophique, douleurs et déceptions, vie néo-natale marquée par des difficultés lourdes de conséquences, hospitalisations et séparations précoces. Mais il porte aussi le poids d'une autre blessure, symbolique celle-là : la blessure qu'il inflige au narcissisme de ses parents. Peur de la contagion L'un des points spécifiques de cette clinique est la sidération que provoque le handicap. Le choc de la découverte du handicap provoque une douleur, si intense et si fulgurante, qu'il n'y a plus de mots pour en parler. Face au handicap, nous sommes pétrifiés, comme l'étaient ceux qui, dans la mythologie grecque, devaient regarder de face la figure terrifiante de Méduse. Méduse était l'une des trois Gorgones, trois monstres qui habitaient non loin du royaume des morts. Sa laideur tenait surtout aux serpents grouillants qui entouraient son visage, à la place des cheveux, "pour frapper de terreur ses ennemis épouvantés", comme le dit le texte d'Ovide. Son regard était si perçant qu'il transformait en pierre quiconque osait affronter cette vision horrible et la regarder dans les yeux. C'est bien ainsi que nous pouvons qualifier l'état psychique des parents après l'annonce du diagnostic : pétrification, sidération, suspension des facultés mentales, anesthésie, fragmentation. Ce sont les termes utilisés par le psychanalyste hongrois contemporain de Freud, Sandor Ferenczi, pour décrire les mécanismes psychiques, qu'il nomme des stratégies de survie, face à un choc traumatique. Mais qu'est-ce qui provoque ce choc ? Quelles sont les composantes de cette peur ? Peur de l'atteinte de l'intégrité que représente
le handicap et qui me renvoie une image intolérable de l'humanité,
et par conséquent de moi-même. Les pratiques médicales les plus scientifiques, les stratégies sociales les mieux argumentées et les discours officiels les mieux intentionnés portent des traces de ces peurs anciennes. Et les réactions de chacun d'entre nous révèlent, pour peu qu'on veuille bien l'admettre, des fantasmes d'effroi et de rejet. Toutes ces croyances, qui cherchent à donner forme et raison à l'anomalie de l'enfant, sont porteuses des potentialités de rejet, d'exclusion ou de meurtre. "Le handicap, çà s'attrape ?" On entend quelquefois cette phrase dans la bouche des enfants, lorsqu'ils s'interrogent sur le handicap, le leur ou celui de leurs camarades ou leurs frères et surs. Phrase qui nous fait sourire. Et pourtant, elle ne nous est pas si étrangère que cela. Si les adultes ne la prononcent pas, car leur adhésion au savoir médical rationnel leur interdit, il leur arrive cependant d'avoir des attitudes qui sont la traduction de cette idée bizarre. Pourtant, en ce qui concerne le handicap, rien ne justifie cette peur de la contagion. Il n'y a aucune possibilité réelle "d'attraper" une trisomie ou un handicap moteur ou une maladie génétique. Et cependant, à notre insu, l'idée d'une contamination est présente, bien que de manière très déguisée. Lorsque nous évitons de nous approcher trop près des invalides, n'est-ce pas 1a contamination que nous craignons ? Nos attitudes sont révélatrices, malgré nos idées proclamées et nos convictions affichées, de cette peur superstitieuse de devenir comme eux. Fantasmes de procréation fautive Si tout bébé manifeste au grand jour la vie sexuelle de ses parents, le bébé porteur d'un handicap témoignerait d'une sexualité anormale. Pour les parents, le handicap de l'enfant réactive toujours des fantasmes de procréation fautive et incestueuse : si l'enfant qui naît est atteint d'une anormalité, c'est que ses parents, en concevant ce bébé, ont transgressé un interdit. Par cet enfant-là, 1es désirs incestueux sont brutalement révélés au grand jour. Dans beaucoup de mythes de l'Antiquité, une naissance anormale vient dévoiler au grand jour une conception fautive. Symboliquement, la difformité est signe que cette naissance est le fruit d'un inceste et la punition des dieux. l'La maison du juste n'a que de beaux enfants", est-il dit dans l'Agamemnon d'Eschyle. Dans la mythologie, la boiterie d'Oedipe par exemple, est un déséquilibre qui évoque métaphoriquement d'autres déséquilibres : défaut, déviation, qui touche la filiation. Pour les Grecs, la boiterie physique était liée à la boiterie morale, et plus précisément à une filiation boiteuse. En effet, le vrai problème n'est pas la différence, mais
la ressemblance. Dans les colloques et les publications, on parle couramment
à propos des enfants handicapés d'enfants "pas comme
les autres". Cette expression, en insistant sur la spécificité
au détriment de l'universalité, accentue la différence
au détriment de la ressemblance. Souligner en quoi cet enfant-là
diffère est une manière d'éviter de voir en quoi
il est, malgré sa différence, "comme les autres".
La différence exerce un pouvoir d'attraction beaucoup plus grand
que la ressemblance. Elle est ce qui se voit, ce qui saute au yeux, ce
qui attire l'attention. Elle est l'évidence. La ressemblance, en
revanche, est beaucoup plus difficilement perceptible. Et tellement plus
inquiétante...
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